Aoùt 2002 La santé mentale aujourd'hui
et demain
Formatage
PDF
S'il est aujourd'hui un héros canadien, c'est bien
Roméo Dallaire, l'homme que l'O.N.U. avait chargé
de maintenir la paix au Rwanda en 1994. Aujourd'hui retraité,
il appartient à cette génération de soldats
canadiens que l'histoire a vouée à servir de
tampon dans des conflits issus de la décolonisation.
De nos jours, les officiers supérieurs sont avant tout
des gestionnaires, et l'obstacle auquel s'est heurté
le général Dallaire au Rwanda fait partie des
entraves classiques à une saine gestion en période
de compressions budgétaires : ses moyens ne lui
permettaient pas de remplir sa mission.
Privés de renforts, lui et sa petite troupe ont été
les témoins impuissants du massacre de quelque 800
000 hommes, femmes et enfants. À son retour, il était
un homme meurtri, non dans sa chair, mais dans son esprit.
Ce qui fait de lui un héros singulièrement contemporain,
c'est la liberté avec laquelle il parle de son état
de stress post-traumatique. Rompant avec la tradition de la
« grande muette », il a appelé
les soldats atteints de ce syndrome à se faire traiter
au lieu d'endurer stoïquement leurs souffrances. Il continue
à lutter contre ses séquelles psychologiques
en s'occupant des enfants de la guerre à titre de conseiller
spécial du gouvernement canadien.
En révélant que même un officier endurci
par l'expérience pouvait craquer dans certaines circonstances,
le général Dallaire a servi un précieux
avertissement à tous ses concitoyens : nul n'est
à l'abri des maladies mentales. Déposé
à un moment où la qualité des soins commençait
à préoccuper sérieusement l'opinion canadienne,
son témoignage a rappelé à point nommé
que la santé n'est pas seulement physique. Roméo
Dallaire n'aura pas souffert en vain.
Reste que notre société est loin d'accorder
aux maladies mentales l'attention qu'elles méritent.
Le sujet est à peine effleuré dans les débats
sur la crise des services de santé. Comme tant de leurs
victimes, ces maladies sont parquées loin des yeux,
loin du cour et loin du portefeuille. D'après Michael
Wilson, l'ex-ministre des Finances qui est le président
honoraire de la Business and Economic Roundtable on Addiction
and Mental Health, seulement trois pour cent des budgets de
recherche médicale canadiens vont à la prévention
et au traitement des troubles psychiques.
Parce qu'on n'en parle pas, les Canadiens n'imaginent pas
à quel point les troubles psychiques sont répandus.
Qui sait, par exemple, que la schizophrénie frappe
plus de Nord-Américains que la maladie d'Alzheimer,
le diabète ou la sclérose en plaques ?
Qu'après les accidents, les maladies mentales sont
la principale cause d'hospitalisation des Canadiens de 20
à 44 ans ? Pour vous faire une idée de
leur fréquence, représentez-vous les habitants
de votre quartier rassemblés par groupes de huit dans
un parc du voisinage. Des hommes en blouse blanche surgissent
et emmènent une personne dans chaque groupe. Voilà
combien de Canadiens sont hospitalisés pour troubles
mentaux au moins une fois dans leur vie.
Sauf que l'hospitalisation n'est pas une mesure juste, car
elle s'applique de moins en moins à cette catégorie
de malades. Pour bien représenter l'incidence des maladies
mentales au Canada dans le cours d'une seule année,
vous devriez répartir les gens de votre quartier non
par huit, mais par cinq et soustraire un homme, une femme
ou un enfant de chaque groupe.
La situation va sans doute s'aggraver dans les années
qui viennent, comme l'explique l'Association canadienne pour
la santé mentale (ACSM) dans le mémoire qu'elle
a présenté à la commission Romanow :
« Si on se fonde sur les tendances corrélées
pour faire une projection, il y a lieu de craindre que le
nombre des personnes en difficulté (psychologique)
au Canada augmente comme le nombre des familles pauvres ou
monoparentales, l'aggravation des disparités de revenu
et du chômage des jeunes, le sous-financement de la
santé, de l'aide sociale et de l'éducation. »
Selon ces projections, les troubles dépressifs constitueront
le principal « fardeau sanitaire » du
pays en 2020. Certains experts croient que, d'ici cinq ans,
les invalidités psychologiques motiveront une bonne
moitié des demandes d'indemnisation adressées
aux régimes privés. Le pire, c'est que l'incidence
de ces problèmes ne cesse de croître chez les
jeunes. Plus de 30 pour cent des répondants de moins
de 30 ans à un sondage récent ont déclaré
qu'ils avaient déjà éprouvé des
crises d'anxiété. Chiffre d'autant plus angoissant
que le Canada manque cruellement de pédopsychiatres.
L'humanité ne supporte qu'une petite dose de réalité :
ce vers de T.S. Eliot date de 1935, mais il va comme un gant
aux victimes du stress et de la surinformation. Nous sommes
abreuvés en continu d'une telle quantité d'horreurs
bien réelles que nous frôlons tous la dépression.
Pensez au 11 septembre 2001.
Tension, anxiété et contrariétés
font parfois le lit de dépendances aux conséquences
tragiques : crises de démence et hallucinations
pour les alcooliques et les drogués ; accoutumance
pour les consommateurs d'anxiolytiques. Le problème
psychologique initial se double alors d'une toxicomanie grave
et peut déboucher sur une marginalisation totale si
la victime se retrouve sans domicile fixe.
Les dépendances-la passion du jeu, par exemple-poussent
un nombre croissant de Canadiens à s'enlever la vie.
En gros, un suicide sur deux est imputable à une maladie
mentale. Chaque année, plus de 3 500 âmes torturées
mettent ainsi fin à leurs souffrances : la population
d'une petite ville. La détérioration qu'on observe
depuis quelques années touche d'abord les jeunes et
surtout les hommes. Le suicide est devenu la deuxième
cause de mortalité chez les moins de 35 ans après
les accidents.
Le suicide n'épargne aucune classe sociale, mais
frappe surtout les plus pauvres. Comme les maladies mentales :
moins on a d'argent, plus on risque de découvrir un
jour que « le monde est fait de verre »,
pour reprendre un titre du romancier australien Morris West.
Les victimes qui ne sont pas pauvres au départ ont
toutes les chances de le devenir, si fortunées et instruites
soient-elles. Peu importe leur point de départ, la
majorité des personnes atteintes de troubles mentaux
ont « de graves problèmes d'argent et de
logement », constate l'ACSM.
L'une des raisons de ce lamentable état de choses,
c'est l'exclusion à laquelle la société
condamne ceux qu'elle perçoit toujours comme des parias,
voire comme les coupables de quelque faute mystique justifiant
leur état. Les affections de l'esprit ne sont que le
fruit du hasard-traumatisme, raté génétique,
infection virale-mais nous continuons à rejeter leurs
victimes alors même que toutes les autres formes de
discrimination sont bannies au Canada.
Cette discrimination se nourrit d'une série d'idées
fausses, dont celle de l'incurabilité. Une maladie
mentale, croit-on, ne peut que s'aggraver avec le temps. En
fait, il existe aujourd'hui des traitements médicamenteux
et psychologiques d'une efficacité éprouvée.
Ceux et celles qui en bénéficient ont de bonnes
chances de pouvoir mener une vie riche et productive.
Riche et productive
pourvu que les gens dits normaux
le veuillent bien. Hélas ! Beaucoup de braves
citoyens refusent catégoriquement de côtoyer
des « fous » (pour s'en tenir au terme
le moins péjoratif). On les fuit comme la peste, comme
si leur aliénation-ce mot suranné, enkysté
dans le jargon juridique-était contagieuse. Une superstition
qui remonte aux temps obscurs où ces pauvres gens passaient
pour possédés du Malin et étaient exilés
au désert ou dans les forêts.
Quelques siècles plus tard, les gens instables ou
simplement excentriques étaient emprisonnés
avec des criminels de droit commun qui les exploitaient et
les tourmentaient. La fondation d'asiles réservés
aux « anormaux » n'a pas beaucoup amélioré
leur sort si on en croit la description que fait Margaret
Atwood d'un asile torontois du dix-neuvième siècle
dans son roman Captive. Les malades y sont vêtus de
haillons, confinés dans des cellules obscures et humides ;
leurs maigres repas ne comportent à peu près
pas de viande, car on s'imagine qu'elle excite leurs instincts
bestiaux. Les plus charitables de leurs concitoyens ne voient
dans leur quasi-supplice qu'une espèce de malchance :
« Les fous, comme les idiots et les infirmes, doivent
leur état à la toutepuissante Providence »,
affirme un personnage.
Alors que sur tant d'autres sujets, les Canadiens ont accompli
d'immenses progrès depuis un siècle, leur attitude
à l'égard des maladies mentales n'a pas évolué,
ou si peu. L'internement pur et dur est resté la norme
jusqu'aux années soixante. Les instituts psychiatriques
n'ont commencé à se vider qu'avec la mise au
point des premiers antipsychotiques. Les experts escomptaient
que les patients libérés seraient capables de
s'automédicamenter, donc de mener une vie normale.
En règle générale, ceux qui n'étaient
pas rendus à une famille « débordée
par ce monstrueux fardeau et insuffisamment épaulée »,
comme le note l'ACSM, ont fini en centre d'hébergement
ou dans la rue.
Pourquoi ont-ils été si mal reçus à
leur sortie d'hôpital ? Entre autres parce qu'ils
faisaient peur. Dans les livres, les films, les émissions
offertes aux enfants comme aux adultes, la maladie mentale
est systématiquement associée à la violence.
Un homme d'exception, le long-métrage qui a remporté
l'oscar du meilleur film cette année, a l'immense mérite
de rompre avec ce sinistre cliché : le portrait
qu'il nous livre de John Nash, mathématicien et prix
Nobel atteint de schizophrénie, déborde de compassion.
Mais pour une production de cette qualité, combien
exploitent la peur des tueurs en série et autres psychotiques
violents ?
Les médias ne ratent pas une occasion de faire passer
un être perturbé pour une bombe à retardement
ambulante. Les histoires comme celle d'Andrea Yates, une ancienne
patiente psychiatrique qui a noyé ses cinq enfants,
ont droit aux grands titres de la presse parlée et
écrite. On perpétue ainsi des préjugés
terrifiants sur des gens pour la plupart inoffensifs. En vérité,
les malades mentaux subissent beaucoup plus de violences qu'ils
n'en infligent.
Récemment, on a interrogé des patients des
services psychiatriques britanniques sur les causes des discriminations
dont ils s'estimaient victimes : 60 pour cent des répondants
ont mentionné le négativisme des médias.
Le ministère de la Santé de Grande-Bretagne
a inclus un volet de sensibilisation des journalistes dans
son ambitieux Mind Out for Mental Health, un programme anti-discrimination
qui mobilise les associations, les entreprises et les organisations
étudiantes autour de trois objectifs : faire réfléchir,
contester les idées reçues et suggérer
des façons de changer les attitudes et comportements.
Le gouvernement ontarien mène une campagne d'éducation
populaire du même genre par l'intermédiaire de
neuf délégations régionales qui supervisent
en parallèle la formation professionnelle et le logement.
Ces équipes doivent aussi coordonner l'organisation
de centres de dépannage et de groupes d'entraide, car
on s'est rendu compte que ces ressources légères
contribuaient autant que les structures officielles à
la réinsertion des malades, et on souhaite donc les
intégrer au réseau public. Des personnes en
traitement et des membres de familles concernées font
partie des délégations aux côtés
de bénévoles et de représentants des
organismes publics. Il était temps !
Les milieux économiques peuvent et doivent jouer
un rôle-clé dans toutes les actions destinées
à faire évoluer les mentalités. Le tribut
que la maladie mentale prélève sur la prospérité
nationale, ce sont les entrepreneurs qui le paient au premier
chef. Comme l'explique très justement l'un des leurs,
le Canadien Dan Tapscott, la matière grise et les relations
humaines sont les principaux facteurs de production de l'économie
postindustrielle. Il faut donc veiller sur la santé
mentale des millions de travailleurs intellectuels qui assurent
cette production avec autant de soin qu'on en a accordé
jusqu'à présent à la santé physique
des travailleurs manuels.
D'après M. Tapscott, les maladies mentales se développent
à une vitesse inquiétante au sein de la population
active, mais « les employés qui avouent leur
détresse sont souvent victimes du mépris de
leurs employeurs et de leur entourage ». Incapables
de se faire entendre, ils dérivent sans remède,
et leur productivité s'effondre.
Le salut passe par un soutien actif du milieu professionnel :
« La victime d'une maladie mentale qui reprend le
travail devrait être accueillie avec autant de chaleur
que si elle avait survécu à un cancer ou à
une crise cardiaque. » Cela suppose toutefois qu'elle
ait pu se faire soigner, ce qui ne va pas toujours de soi.
Comme le rappelle l'ACSM, beaucoup de régimes d'assurance
invalidité excluent la maladie mentale des motifs d'indemnisation.
Mieux vaut prévenir que guérir : s'inspirant
de ce dicton, Michael Wilson a exhorté les chefs d'entreprise
à vacciner leur personnel contre le stress en répartissant
équitablement les responsabilités, en améliorant
le cadre de travail et en modifiant les méthodes de
gestion par trop perturbantes-« pour des raisons
économiques solides et chiffrables, tout simplement ».
D'après la Business and Economic Roundtable qu'il
préside, les maladies mentales coûtent 16 milliards
de dollars par an à l'économie canadienne, à
peu près l'équivalent des revenus de tous les
travailleurs d'une petite province comme la Nouvelle-Écosse.
Cette charge écrasante, c'est la population canadienne
qui finit par l'assumer au travers des hausses de prix et
d'impôts. Il faut à tout prix l'alléger.
Au-delà de cet argument économique, il y en
a un autre qui nous impose d'agir sans plus tarder :
celui de la justice honteusement bafouée par notre
inertie. La discrimination dont sont victimes les malades
mentaux est un scandale permanent dans une société
qui se vante de traiter équitablement tous ses membres.
L'ACSM a beau jeu de dénoncer les budgets « étiques
en regard de l'incidence et du fardeau » et les
préjugés qui sapent la qualité des soins
« en criminalisant les patients et en les privant
de leur libre-arbitre ». Des préjugés
qui ont trop souvent le sceau de l'autorité.
On a coutume de dire que le niveau de civilisation d'une
société se mesure au traitement qu'elle réserve
aux plus faibles. Si on considère celui que le Canada
accorde aux malades mentaux, il n'y a pas de quoi pavoiser.
Nous avons exclu et ridiculisé des malheureux qui n'étaient
en rien responsables de leur état. Nous les avons lésés
en attribuant à la recherche sur leurs maladies une
minuscule fraction des moyens financiers que nous consacrions
à la prévention et au traitement des affections
purement physiques. Nous ne nous sommes jamais souciés
de leur garantir un accès égal à l'emploi,
à l'instruction ou au logement. En « criminalisant »
certains de leurs comportements et en les « privant
de leur libre-arbitre », nous avons même porté
atteinte à leurs droits les plus fondamentaux.
Les conséquences économiques d'une dégradation
du capital intellectuel dont dépend notre prospérité
future justifieraient à elles seules une guerre à
outrance contre les maladies mentales. Ce n'est pourtant pas
la meilleure raison que nous ayons pour combattre le préjugé
ancestral dont souffrent certains des plus faibles parmi nous.
Non, la meilleure raison de toutes, c'est que la situation
actuelle est une honte pour notre pays.
Ce bulletin a été rédigé par
Robert Stewart.
 |
Amis lecteurs,
Nous sommes fiers de vous compter parmi les lecteurs
du Bulletin RBC et voulons vous informer d'une décision
importante que nous avons prise pour produire une
publication plus écologique et utile. Internet
étant de plus en plus utilisé et accessible,
nous croyons que le moment est venu de remplacer l'édition
imprimée du Bulletin par une version électronique
publiée sur notre site Internet. L'édition
en ligne vous réservera des essais tout aussi
inspirants et bien rédigés que ceux
que vous êtes habitués à lire
sur papier. Internet nous permettra en outre de mettre
à votre disposition des archives complètes
du Bulletin de la Banque Royale, depuis le tout premier
numéro d'analyse non économique paru
en 1944.
Ceux qui n'ont pas accès à Internet
pourront obtenir des exemplaires imprimés sur
demande à leur succursale RBC ou dans la plupart
des bibliothèques publiques ayant un accès
à Internet. Vous trouverez le Bulletin RBC
à l'adresse : www.rbc.com/communautaire/bulletin.
Nous espérons que vous continuerez d'apprécier
ce Bulletin dans son nouveau format électronique
et que vous aurez le temps de relire quelques anciens
numéros sur notre site web.
|
 |
Publié par RBC Groupe Financier. Tous les numéros
de la collection du Bulletin RBC sont disponibles sur notre
site web à l'adresse www.rbc.com/communautaire/bulletin.
Notre adresse électronique est rbcletter@rbc.com. Also
available in English.
[ Retour à la
page d'accueil du Bulletin RBC ]
|